Devenir ce qu’on est : découvrir la laïcité comme idéal [1]

Je n’aurais jamais imaginé, au moment où je m’éveillais à la politique à la fin des années 1970, de devoir parler de la laïcité. Elle semblait relever de l’évidence : à quoi bon discuter encore, au moins pour la France, de la séparation de l’Etat d’avec les cultes ? La racine grecque de ce mot (laos, le peuple) indique cet idéal d’une émancipation de la tutelle cléricale. Il en allait de même avec l’idée de communauté. La seule qui valait était nationale, c’est-à-dire un peuple organisé politiquement partageant des valeurs culturelles et un héritage historique. La nation française était civique et non pas ethnique : la volonté de participer au corps politique était le critère décisif.

L’époque était encore indemne de ces discours qui envahissent aujourd’hui la place publique, où règne l’obsession des origines ; la tribu des « idiots utiles » du capital global n’avait pas encore établi son empire illusoire. Certaines expériences m’ont ensuite mis en garde contre les dérives du monde mondialisé. Allant régulièrement au Liban depuis 1987, j’ai pu comprendre les contradictions terribles de ce que le théoricien du parti communiste libanais, Mahdi Amil, appelait « Etat confessionnel ». Il est, en effet, assez rare d’observer un si grand écart entre la réalité inquiétante de l’Etat et la beauté du peuple. Restons toutefois bien conscients que ce petit pays, mondialisé avant l’heure, a le difficile privilège de porter un héritage ottoman, d’être dans une géographie politique délicate et l’objet d’attentions excessives de nombre de puissances étrangères.

Au Liban, les contradictions de classes s’effacent au profit de luttes menées par les élites confessionnelles et ne cessent d’entretenir les passions communautaires. L’ensemble des libertés est ainsi fragilisé ou anéantie dans un climat de guerre civile qui est l’horizon de la vie politique. Paradoxalement, les libertés religieuses demeurent suspendues au bon vouloir de la communauté hégémonique du moment. L’Etat, dont l’efficacité est minée par ces luttes se transforme en lieu de redistribution de rentes. Les citoyens sont ainsi séduits par le discours néolibéral vantant le désengagement de l’Etat, alors que tout a été fait pour corrompre le principe même de l’action publique. Tout pousse à faire allégeance aux chefs de communautés, souvent relais d’influences étrangères. Le Liban est la pointe avancée d’un processus mondial et non une étrangeté à ranger au rayon de la tératologie politique.

Nous pouvons mieux comprendre le communautarisme qui nous menace. Une fraction de notre élite, appâtée par des profits électoraux, est prête à liquider le principe de laïcité aux noms d’accommodements déraisonnables. Il faut prendre aussi en compte la corruption alimentée par les pétromonarchies du Golfe, expansionnistes culturellement et dangereusement théocratiques. Or, on oublie trop facilement que ce principe prend sa source dans nos Guerres de Religion (un million de morts au minimum). Il constitue, en réalité, le meilleur moyen de sauver une société complexe traversée de diverses croyances et implique qu’il faut mettre de côté nos rapports irréconciliables à la transcendance pour servir le bien commun.

Nous pouvons concilier nos différences dans l’immanence du politique, ce qui implique un minimum de valeurs partagées, disons un fond culturel, et, osons le dire, horresco referens, une identité collective. La gauche actuelle est entrée dans un tel état de décomposition, passant de l’imprégnation stalinienne au paradigme multiculturaliste, qu’elle est devenue incapable de comprendre ce qu’Orwell écrivait dans Le lion et la licorne : « Le patriotisme n’a rien à voir avec le conservatisme. Bien au contraire, il s’y oppose, puisqu’il est essentiellement une fidélité à une réalité sans cesse changeante et que l’on sent pourtant mystiquement identique à elle-même. C’est un pont entre le futur et le passé ».

Nous vivons dans une époque où un possible président de la République et ancien banquier d’affaires, Emmanuel Macron, affirme : « il n’y a pas une culture française, mais une culture en France, et elle est diverse ». La France, privée d’autonomie culturelle, devient un signifiant vide. La culture de France s’efface alors au profit de cultures en France, cepandant que ses soutiens prétendent que son absence de programme n’est pas un problème, l’important étant son attachement à l’Union Europénne. Saluons la belle cohérence de ces attaques sans précédent portées contre les fondements politique et culturel de la nation, afin qu’elle devienne un non-être collectif : la passion individuelle de l’argent sera alors sans mesure.

J’ai été préparé à comprendre cette singulière logique grâce à un long séjour au Québec en 1992. Contre l’évidence, le très libéral Trudeau père assimilait ainsi le souverainisme québecois à du fascisme, alors même que le multiculturalisme qu’il défendait repose souvent sur des identités fermées et oppressives : n’en était-on pas venu à défendre l’idée, au Canada, qu’il était juste, au nom du « respect » des traditions, que la femme n’ait pas les mêmes droits à l’héritage que les hommes (comme au Liban …) ? Les Trudeau, de père en fils, refusent l’idée d’une nation québecoise pouvant s’opposer au projet d’une société unie essentiellement par l’argent.

Le libéralisme se méfie de ces nationalismes civiques qui, au nom de la nécessité de construire un bien commun, insiste sur le respect de règles laïques et veulent donner du contenu à l’idéal d’égalité. Les libéraux, en effet, réduisent la liberté à la « jouissance paisible de l’indépendance privée » (Benjamin Constant) et craignent par dessus tout la participation de tous à la politique. Se dessine en creux une démocratie sans souveraineté. L’Etat social, moyen de l’égale liberté de tous, incarne au contraire le projet de la nation politique et peut contrecarrer la bonne marche du « doux commerce ». L’idéologue libéral préfère le « laissez-faire, laissez-passer », autant culturel qu’économique, et rejette avec horreur les tentations supposées « totalitaires » d’Etats dont l’ambition est de produire de la citoyennneté.

Il n’y a pas d’alternative organisée au libéralisme : la droite décline son versant économique, la gauche son versant culturel. Une certaine gauche, parfois, semble reprendre au sérieux l’idéal de la nation politique mais oublie, par calcul électoral ou peur de l’ostracisme, les présupposés nécessaires du fait national en termes de laïcité et de culture. Les tenants de la nation ethnique peuvent l’emporter alors sur les partisans de la nation politique, car aucun groupe humain qui pense devoir persévérer ne renoncera à se priver des moyens d’une perpétuation de son être, fût-ce au prix d’un dévoiement absolu. La « trahison de la gauche », pour reprendre encore un mot d’Orwell, devra être rappelée au moment d’une possible catastrophe. C’est dans ce moment de tous les dangers que j’ai décidé de rejoindre Viv(r)e la République : fondée par Fatiha Boudjahlat et Céline Pina, cette association défend l’idéal laïque et combat le communautarisme par-delà les adhésions partisanes de ses membres.

[1] Rédigé par le 18 février 2018. Ce texte est extrait d’une contribution parue dans le Journal de Paris, suite à une aimable de suggestion de Noura Mebtouche. Il a, par ailleurs, été relayé par Jacques Sapir, via son blog Russeurope : je l’en remercie vivement.


Jérôme Maucourant est universitaire, membre de Viv(r)e la République, Chercheur associé au CNRS, économiste, c’est également un spécialiste du Moyen orient.

2017-09-12T12:59:26+00:00 12 septembre 2017|Accommodements raisonnables|