Par Pierre Raiman

« Le totalitarisme n’est ni le communisme, ni le fascisme, ni le national-socialisme : ces régimes ne sont que les formes qu’il a déjà prises. Plus universel que chacun d’eux, il est la menace que la civilisation de masse fait peser sur l’humanité à venir. » Karl Jaspers in la Philosophie et le Monde (1954)

Comment définir l’islamisme politique ? Devant la barbarie des crimes en Orient, en Afrique, en Europe ou aux Etats-Unis, les termes d’islamo-fascisme et même d’islamo-nazisme semblaient s’imposer ces dernières années pour stigmatiser l’adversaire par la parenté de ses actes avec de sinistres précurseurs et caractériser scientifiquement et historiquement le phénomène représenté par l’islamisme politique afin de mieux le comprendre et le combattre.

Cependant depuis quelques mois des commentateurs, journalistes, sociologues, politiciens s’ingénient à remettre en cause la validité de ces termes. Ces doctes savants bâtissent hâtivement une ligne Maginot terminologique. Islamisme le mot sent déjà l’amalgame et tous les autres sens en alerte, ils se bouchent le nez si vous le prononcez. Alors, associé à fascisme, ils se mobilisent, le concept, pire que le Mal lui-même, ne passera pas !

L’islamo-fascisme embarrasse, plutôt que devoir le combattre comme un fascisme au sein de nos sociétés, il importe de nier son existence. Plutôt que de le caractériser et le désigner clairement, il convient de biaiser, de tourner autour du pot fasciste et de proclamer qu’il est vide.

Pourtant la méthode comparative, déterminante en Histoire, identifie au moins 10 points qui rattachent l’islamisme politique dans ses différentes composantes au fascisme et notamment :

• La volonté de détruire les systèmes démocratiques,
• Le refus des valeurs universelles dont les sociétés démocratiques se réclament.
• Le rejet de la culture occidentale, l’interdiction et la destruction des livres, films, musiques…
• La fin de la séparation des pouvoirs.
• La mise au pas et la destruction physique des organisations indépendantes issues de la société civile.
• L’utilisation de la menace, de la force et de la terreur pour conquérir le pouvoir et le garder. Et à cette fin l’organisation de milices indépendantes et violentes.
• La manipulation et la fanatisation de masse d’une partie des classes pauvres ou plébéiennes et de la jeunesse.
• Le culte d’un chef indiscuté, sinon omniscient, comme le calife Al-Bagdadi, le Reis (Chef) Erdogan, les Guides Khomeiny et Khamenei.
• Le racisme et l’antisémitisme, ce dernier déguisé si nécessaire sous les oripeaux de l’anti-sionisme.
• La volonté d’imposer une idéologie à chacun ou presque, ici une religion dans une lecture extrême.

Ces éléments sont suffisamment importants et caractéristiques pour rattacher l’islamisme politique dans ses différentes formes, (théocratie des mollahs iraniens, djihadisme, Frères Musulmans, salafisme,…) au fascisme dans les définitions communément admises depuis le XXe siècle. L’ajout du préfixe « islamo » désignant à la fois une variante du fascisme formatée par l’Islam et distinguant par la-même une espèce nouvelle, séparée du tronc commun des fascismes séculiers du siècle précédent.

Contrairement à des affirmations erronées, le terme islamo-fascisme n’a pas été élaboré par les néo-conservateurs Américains, il apparaît en 1979 sous la plume de l’historien et orientaliste Maxime Rodinson face au détournement de la révolution Iranienne et à la répression brutale des organisations de gauche et du mouvement féministe par l’ayatollah Khomeiny et les milices qu’il avait inspiré et organisé, Hezbollah, Bassidjis et Gardiens de la révolution. Or, Maxime Rodinson, loin d’être un homme de droite, était un marxiste qui ne cachait pas sa sympathie pour les révolutionnaires arabes laïques.

En face les arguments opposés par les détracteurs de la définition islamo-fasciste ne résistent guère à une analyse impartiale.

– L’islamisme n’essayerait nullement de construire un état puissant et hyper-centralisé comme le firent Mussolini et Hitler.

Cependant le régime des mollahs à Téhéran présente cette caractéristique et certains aspects comme la place des Gardiens de la Révolution dans l’appareil répressif et l’économie, émulent celle des SS dans l’Allemagne nazie. Les Frères Musulmans lorsqu’ils se sont trouvés au pouvoir au Caire en 2013, s’efforçaient aussi de renforcer leur contrôle sur l’appareil d’Etat, tandis que le Hamas, branche palestinienne des Frères Musulmans, dirige Gaza d’une poigne de fer et pratique le travail forcé ou contraint. L’Etat Islamique lui-même peut-être vu comme une tentative de construire un Etat puissant, le califat, que seule des forces militaires internationales importantes parviennent à réduire.

– L’islamisme étant religieux se rattacherait plutôt à des mouvements rétrogrades et obscurantistes, bien différents de la « modernité » laïque, technologique et révolutionnaire revendiquée en leur temps par les fascistes et les nazis.

Or non seulement obscurantisme, révolution et modernité ne sont pas incompatibles comme les nazis l’ont montré, mais la religion dans le cas de l’islamisme n’est pas la soumission à une autorité religieuse extérieure comme pour l’Opus Dei espagnole vis à vis de la hiérarchie catholique, mais la mise en mouvement des fidèles autour d’une organisation et d’une hiérarchie nouvelle. Son rapport à la religion est donc d’une nature différente. Quant à l’organisation internationale de l’Etat Islamique en réseaux décentralisés, c’est une forme ultra-moderne de fonctionnement face aux états nations et à leur coopération.

– L’islamisme étant depuis un siècle le rempart des opprimés et des victimes de l’impérialisme et de la colonisation, le rattacher à des courants réactionnaires serait une aberration, il s’agirait au contraire d’un courant progressiste qu’il ne faut pas combattre, mais influencer, sous certaines formes ce serait un allié potentiel, dans l’esprit du congrès des Peuples d’Orient dessinant à Bakou en 1921, une alliance entre islam politique et révolutionnaires bolcheviques.

Outre que cet argument s’oppose directement au précédent, l’islamisme de rétrograde devenant progressiste, nulle part, une fois arrivé au pouvoir l’Islam politique n’a débouché sur autre chose que la répression politique et la terreur contre les minorités et les organisations civiles, y compris les syndicats et partis de gauche. Ni en Iran, ni à Gaza, à Raqqa ou Kaboul du temps des Talibans, dans ses formes révolutionnaires, ni dans le processus d’islamo-fascisation auquel Erdogan soumet son pays, ni dans les formes particulières des Etats réactionnaires du Golfe, en Arabie Saoudite ou au Qatar.

– L’islamisme ne se réclame pas comme les fascismes d’un cadre national et d’une mystique nationaliste, mais d’un mouvement qui dépasse le cadre des nations et affiche une vocation internationale.

C’est exact et c’est bien un trait spécifique, mais rien ne prouve qu’il soit déterminant. Ce n’est pas la Nation ou même le nationalisme qui fabriquent le fascisme, mais la mise en mouvement de l’idéologie nationaliste autour d’une explication du monde et d’un projet alternatif à la démocratie.

Toutefois il faut accorder de l’importance aux différences entre l’islamisme politique et le fascisme du XXe siècle, telles que :

  • Le dépassement du cadre national déjà cité.
  • L’origine extra-européenne.
  • La référence à une matrice issue de la période coloniale et non de la 1ère Guerre mondiale.
  • L’absence de partis politiques structurés en vue d’une prise du pouvoir, (ce qui n’est pas vrai pour les Frères Musulmans dans les pays arabes et l’AKP en Turquie).
  • La marginalité vis à vis de la vie politique en Europe et aux Etats-Unis, où les islamistes sont plus des groupes de pressions et des lobbys, voire des organisations en réseau, que des partis politiques comme le parti fasciste italien ou le NDSAP allemand.
  • L’organisation sur une base communautaire.
  • La discrimination systématique des femmes, le mépris et la peur du corps féminin, au centre de leur idéologie et de leurs pratiques quotidiennes.

Aucun de ces points n’invalide cependant le rapprochement avec le fascisme, les convergences étant plus importants que les différences. L’expression islamo-fasciste reste vraie pour désigner une forme particulière du fascisme, dont l’islamisme est l’idéologie, un islamisme mis en mouvement à l’assaut des démocraties.

Dans la mémoire européenne et nord-américaine, le fascisme représente une menace et un ennemi clairement identifiés, contre lequel notre mémoire collective nous dicte qu’il est impératif de se dresser et avec lequel aucun compromis, aucun arrangement n’est acceptable. A l’aune du fascisme, on mesure chaque jour combien la classe politique manque encore de clarté sur l’islamisme militant.

Il est cocasse et lamentable de voir certains de ceux qui ont célébré, la main sur le cœur Simone Veil, Germaine Tillon ou Lucie Aubrac, faire la fine bouche lorsque l’on s’oppose au voilement contraint des femmes ou à la masculinisation de l’espace public, préconisé par les frères Ramadan et les prétendues féministes « indigènes » qui réinventent soigneusement la lutte des races.

Islamo-fascisme désigne donc un fascisme sur lequel ont été greffés les points divergents, islamistes, précités. C’est une renaissance du fascisme (encore que les Frères musulmans sont présents depuis les années 20, comme les fascistes européens), un néo-fascisme plus apte à conquérir le monde parce que plus moderne, plus simple, et ne reposant pas sur les bases limitées de la race ou de la nation, donc plus universel.

Nouveau système de domination par la force et la terreur, comme le fascisme, le nazisme, le stalinisme, le maoïsme et d’autres variantes avant lui, l’islamo-fascisme, l’islamisme politique, est autre chose que l’islamisme religieux, c’est l’islamisme mis en mouvement pour la conquête du pouvoir par la domination locale, puis celle de l’Oumma, puis de la Terre entière. C’est une nouvelle forme de totalitarisme parfaitement compatible avec les travaux conceptuels d’Hannah Arendt et les projections littéraires et dystopiques de George Orwell.

De la même façon que le terme islamo-fasciste a été longtemps repoussé et rejeté et qu’il l’est à nouveau, celui de totalitarisme, concept englobant tous les « ismes » qui prétendent fournir une idéologie pour expliquer le monde et ses malheurs, est sans cesse dénigré, particulièrement par une partie de la gauche intellectuelle qui ne peut se résoudre à voir le communisme, le maoïsme, le castrisme, l’anti-impérialisme et autres espèces tropicales, réunis dans la même cage aux fauves que le stalinisme, le nazisme et le fascisme.

Si le combat contre l’islamisme politique impose de le qualifier en islamo-fasciste, il implique aussi de le reconnaître comme une forme moderne, la plus dangereuse, insidieuse et virale du totalitarisme.

C’est ici que la citation de Karl Jaspers, philosophe, ami d’Hannah Arendt (et parfois en désaccord avec elle) prend tout son sens, car seule l’existence d’un concept commun pour réunir toutes les tyrannies modernes permet de délimiter le Mal afin de le comprendre et combattre ses mutations et renaissances.

« Le totalitarisme n’est ni le communisme, ni le fascisme, ni le national-socialisme : ces régimes ne sont que les formes qu’il a déjà prises. Plus universel que chacun d’eux, il est la menace que la civilisation de masse fait peser sur l’humanité à venir. » Karl Jaspers in la Philosophie et le Monde (1954)

Seuls les naïfs peuvent croire que la défaite de l’Etat islamique, leur permettra de dormir en paix !