Commençons par une chanson…

 Une petite cantate du bout des doigts
Obsédante et maladroite monte vers toi
Une petite cantate que nous jouions autrefois
Seule je la joue maladroite
Si mi la ré sol do fa

Cette petite cantate fa sol do fa
Etait pas si maladroite quand c’était toi
Les notes qu’on fait facile heureuses au bout de tes doigts
Moi j’étais la malhabile
Si mi la ré sol do fa

Mais tu es partie fragile vers l’au-delà
Et je reste, malhabile fa sol do fa
Je te revois souriante assise à ce piano-là
Disant bon je joue, toi chante,
Chante chante-la pour moi

Cette petite cantate de Barbara pourrait être reprise presque mot pour mot pour décrire le drame qui s’est noué à Vilnius il y a maintenant 14 ans.

Doigts, joue, obsession, fragile, au-delà et… Cantat. Pas petit ni maladroit, mais grand, brutal, puissant et tapant non sur un instrument de musique mais sur une femme, sa compagne, Marie Trintignant.

Cette histoire resurgit ces jours-ci à l’occasion de la sortie d’un magazine où il fait la une, suscitant de nombreuses réactions à travers le pays.

A l’heure où l’on apprend que le père de Marie Trintignant est atteint d’un cancer au soir de sa vie, nous ne pouvons qu’imaginer sa douleur et celle des proches en voyant s’étaler dans les kiosques et sur les réseaux sociaux cette photo de l’ancien leader de Noir Désir, pour faire vendre du papier.

Les Inrockuptibles appartiennent au clan qui clame que Cantat a payé sa dette. Qu’il peut donc réintégrer sa place dans la société, immaculé, comme lavé de ses péchés par l’absolution de la prison. Cette affirmation est doublement discutable.

En premier lieu, a-t-il réellement payé sa dette, quand on sait qu’il n’a purgé que 3 ans de sa peine de 8 ans de prison ? Et que s’il avait été jugé en France, il aurait pu écoper jusqu’à 20 ans de prison, pour violence conjugale[1] ? Ayant eu par la suite l’heur de tomber sur un juge français magnanime[2], Cantat est donc resté en tout 4 ans en prison. 4 petites années. Pour le meurtre de sa compagne à coups de poings.

En second lieu, en admettant qu’il ait « payé sa dette », un homme public coupable de meurtre peut-il retrouver la lumière comme si rien ne s’était produit ? Comme si les mains qui frottent ces cordes ou saisissent ce micro n’avaient pas fracassé le visage d’une femme ? Peut-il être acclamé, applaudi, loué dans un magazine, sans que cela ne brise toute notion de décence et de respect ? Les membres de Noir Désir ont répondu à cette question, en dissolvant le groupe.

Comble du mauvais goût, dans ce même numéro, les Inrocks mettent en avant Orelsan. Cynique télescopage, puisque ce rappeur s’est fait connaître avec un morceau dont les paroles expriment une telle violence envers les femmes qu’il lui fallut pour retranscrire sa haine inventer l’expression : « je vais te marie-trintigner ».

Comment ne pas être à tout le moins étonné·e que le rédacteur en chef valide cette étrange double promotion, qui envoie un sinistre message autant aux lectrices qu’aux lecteurs du magazine ? Car on imagine qu’il ne s’agit pas là d’un mouvement unanime de la rédaction, que l’on espère divisée et largement indignée par ce choix.

Rappelons cependant que les Inrocks n’en sont pas à leur coup d’essai : Cantat avait déjà bénéficié en octobre 2013 d’une couverture plus qu’amicale dans leurs pages[3].

Dès lors, que penser de ce magazine ?

Force est de constater que sous des dehors de défenseur des grands principes humanistes de tolérance, de respect et de liberté, il semble bien moins en pointe sur le féminisme, les droits des femmes et tout simplement la décence. Citons l’exemple frappant de leurs couvertures des numéros d’été, qui représentent immanquablement des jeunes femmes nues… afin de parler de sexe. Vraiment, messieurs des Inrocks ? La liberté sexuelle consiste-t-elle réellement, à vos yeux, à montrer des femmes nues ? Est-ce la chose la plus subversive qui pouvait vous venir à l’esprit, dans une époque où le corps des femmes est dissocié de leur être pour n’en faire plus qu’une marchandise, du minerai de viande ?

Évoquons également le cas Mehdi Meklat, l’homme aux mille et une insultes sexistes (ainsi qu’homophobes et antisémites) sur twitter, qui a bénéficié il y a quelques mois de la même complaisance dans vos pages.

Un autre télescopage, qui dépasse largement le cas des Inrocks, place leur misogynie sur une autre échelle. L’affaire Weinstein, qui secoue en ce moment le monde des médias américain, si discret d’ordinaire sur les frasques – ou disons-le clairement, les violences sexuelles – des hommes riches et puissants, donne une résonance particulière à cet article. Le cas des Inrocks s’insère comme un viscère puant dans ce système nauséabond. Il nous dit : « Le sort des femmes vaut peu de chose, face à la destinée des grands hommes qu’elles ont le malheur de croiser sur leur chemin ». Deal with it.

La chaîne Fox News, pour ne pas déroger à sa réputation, a rapidement fait courir une fake news sur le cas Weinstein. Le criminel était annoncé en partance pour la France, afin d’y rejoindre son compère Polanski dans ce pays au milieu culturel si accommodant avec les agresseurs de femmes et d’enfants.

Nous devrions bientôt voir Weinstein présenté comme le futur président d’honneur des Césars. Idée que les Inrocks trouveront sans aucun doute délicieusement fun et subversive.

EDIT : L’article précédent a été écrit avant la parution de la tribune explicative de la rédaction du magazine (lien: http://www.lesinrocks.com/2017/10/17/actualite/a-nos-lecteurs-2-11997904/ ). Elle montre certes les dissensions et les désaccords que ce choix éditorial a pu susciter, mais elle ne peut que nous laisser un goût amer. Quand les Inrockuptibles s’autoproclament grands féministes, et qu’ils se prévalent de leur article sur le violeur présumé Weinstein (cette même affaire qui a jeté sur leur connivence avec le meurtrier Cantat une lumière dont ils se seraient bien passés) pour étayer cette affirmation, on ne peut s’ôter de l’esprit une impression de « feministwashing », à l’image du greenwashing. Réalisent-ils que si l’on suivait leur argumentation, il faudrait dans quelques années dérouler le tapis rouge à Weinstein, et clamer qu’il a mérité son retour sous les projecteurs ?

[1]   « La violence conjugale physique peut entraîner la mort de la victime. Dans ces cas-là, les peines encourues sont de 20 ans de prison si les violences ont entraîné la mort sans intention de la donner (30 ans si les violences étaient habituelles). » https://www.jurifiable.com/conseil-juridique/droit-de-la-famille/violence-conjugale-sanctions-penales

[2]   Le juge va jusqu’à refuser le qualificatif de meurtrier, se cachant pudiquement derrière le verdict du tribunal lituanien – argument dont la subtilité nous échappe, puisque selon plusieurs sources journalistiques, Cantat a bel et bien été condamné pour homicide volontaire (http://www.leparisien.fr/faits-divers/les-trintignant-font-appel-du-jugement-de-vilnius-20-04-2004-2004923327.php). De façon générale, se dégage de ses paroles une empathie troublante à l’égard du meurtrier. http://www.leparisien.fr/faits-divers/bertrand-cantat-les-verites-du-juge-qui-l-a-libere-13-10-2017

[3]   http://www.lesInrocks.com/2014/04/11/actualite/bertrand-cantat-rever-mest-impossible-11496998/

Notons qu’à l’époque le magazine le posait déjà en victime, malgré l’annonce de l’inverse dans le premier paragraphe. Victime de la couverture médiatique, victime du regard des autres dans un « climat de suspicion permanente », Cantat est vécu par le magazine comme un « homme traqué ». Tout un programme.